SAR Le Prince Alexandre KARAGEORGEVITCH
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Entretien accordé à EVROPSKE NOVOSTI

(quotidien pour la diaspora serbe, imprimé à Franckfort/Main)

31 juillet 1999

 

Votre Altesse Royale, pourriez-vous, pour commencer, nous exposer les raisons qui vous ont poussé à écrire une lettre ouverte au peuple serbe (lettre qui fut publiée également dans notre quotidien) dans laquelle vous demandez pardon, au nom de la dynastie royale, pour Sa Majesté Alexandre I Karageorgevitch, relativement à la création de la Yougoslavie.

Avant toute chose, je vous remercie d’avoir publié cette lettre sans modification. Je vous remercie également pour l’intérêt que vous portez à mes tentatives d’aider la patrie.

La première Yougoslavie, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, a été créée en 1918. Elle a été détruite dans la guerre d’avril 1941, lorsque le roi et le gouvernement royal ont précipitamment quitté le pays et que nos soldats ont déposé leurs armes. Le pays fut occupé et déchiré. Sur le territoire du Royaume, les Croates ont immédiatement proclamé leur NDH (l’Etat indépendant de Croatie) et ont déclenché la guerre religieuse et le génocide. Après que l’Allemagne eut attaqué l’URSS, les communistes ont provoqué la guerre civile, l'on déclenchée par l’assassinat d’un gendarme. Aujourd’hui encore, ce jour est fêté chez nous comme le jour du " soulèvement populaire ". La tragédie du peuple serbe dans ces années malheureuses, vers la fin de la guerre, en disait long sur la " réussite " du pays commun des Slaves du sud. Plus tard, comme tout le monde le sait, a été créée la deuxième Yougoslavie. Elle a été précédée par la signature du traité Broz-Shoubashitch (1. décembre 1944) et par la décision du roi Pierre II, datant du 29 janvier 1945, de conférer à une Régence " son pouvoir royal, jusqu’à la décision de l’Assemblée Constitutionnelle ". Après des élections faussement libres et démocratiques, la FNRJ a été proclamée selon le modèle soviétique. En même temps on a interdit à notre famille, aux Karageorgevitch, le retour au pays. La deuxième Yougoslavie s’est disloquée en 1991. La troisième a été fondée immédiatement après, à Zabljak, sur le mont Durmitor. Nous voyons aujourd’hui, que ses jours sont comptés.

J’ai demandé pardon à mes frères et soeurs serbes pour le Royaume de Yougoslavie. J’ai dit que le voïvode Zivojin Misic avait raison et que tout ce qu’il a écrit dans son rapport au roi Alexandre concernant la survie de la Yougoslavie s’est montré exact, pas plus tard qu’en été 1941. Du point de vue historique cela est incontestable. Il faut savoir reconnaître ses erreurs et se repentir. Karageorges connaissait le repentir. Il était capable de passer des journées entières en larmes, silencieux. Ses erreurs pesaient terriblement sur sa conscience. Je suis très fier de ce don rare qu’il possédait. Il a pleuré le destin du peuple et le sien propre dans le monastère de Fenek, après la débâcle de l’insurrection ... Il avait une grande âme. C'est pour cela que les Serbes l’aiment et le respectent aujourd’hui encore. Ils se reconnaissent en lui, car il était un humble serviteur de notre Seigneur Jésus-Christ, un véritable Serbe, suffisamment grand pour assumer la responsabilité d’être leur Vojd (Maître, Seigneur). Les communistes appelaient le Royaume de Yougoslavie " le cachot des peuples ". Aujourd’hui, abandonnée par tous les Slaves du sud, elle ne repose plus que sur les Serbes. Même ceux du Monténégro sont prêts à se déclarer Monténégrins, tellement ils veulent quitter cette Yougoslavie. La question se pose donc de savoir si la Yougoslavie était un cachot ... des Serbes ! C’est pour cette raison que j’ai décidé de parler. Je pense que l’essentiel est là : les trois Yougoslavies se sont retournées contre les Serbes.

Après un demi-siècle de république, le peuple serbe se trouve dans une crise existentielle, économique et politique. A votre avis, une réflexion sur la monarchie aujourd’hui, a-t-elle un fondement ? Si oui, s’agit-il de la Yougoslavie, de la Serbie, ou d’une union de la Serbie et du Monténégro ?

La deuxième Yougoslavie était une république - une " démocratie populaire " - sur le papier seulement. En vérité, tout se résumait à la volonté d’un seul homme et au pouvoir absolu d’une oligarchie politique issue d’un seul parti, c’est à dire de la nomenclatura communiste. En même temps, au cours du dernier demi-siècle, la Yougoslavie était un laboratoire dans lequel on faisait des expérimentations sur des êtres humains pour les besoins du mouvement socialiste - nihiliste international. Dans la Yougoslavie d’aujourd’hui, on continue toujours à élaborer des projets pour un pays imaginaire. Il est parfaitement logique que tout cela ait mené le peuple serbe à une crise - comme vous le dites bien - existentielle, économique et politique. Je dirais même que cela a mené à une catastrophe nationale. Dans une telle situation, vaut-il mieux essayer de sauver notre honneur ou se laisser aller à un avenir quelconque et au malheur ? En rejetant la Yougoslavie, les Serbes choisiraient l’arrêt des expérimentations sur le corps vivant de la nation. Ils cesseraient de jouer le rôle des cobayes dans le laboratoire du Dr Jekyll. Ils retourneraient à leur essence. C’est alors, en tant que Serbes et non pas Slaves du sud, que les écailles nous tomberaient des yeux. Ce n’est pas une honte d’être Serbe. Au contraire, il serait honteux de rester " Yougoslaves ", après tout ce qui nous est arrivé.

Quant aux Serbes, ils n’ont pas à réfléchir sur le royaume. Il faut laisser de telles réflexions à ceux qui n’ont pas eu une histoire comme la notre. C’est à eux de réfléchir et de désirer le royaume. L’organisation politique respectable et économe appelé royaume est tout à fait naturelle aux Serbes. Je suis fier d’être Serbe. Je suis fier des origines que le Seigneur m’a accordées. Nous, les descendants de Karageorges, nous sommes avant tout Serbes. Depuis l’époque de Karageorges jusqu’à récemment, la Serbie était un pays rural. St Sava a créé la Serbie, les paysans l’ont entretenue par leur travail honnête, par leur courage et par leur mémorable poésie. C’est une chose sacrée ! Si on devenait à nouveau Serbe, on verrait comment ce renouveau de dignité chez les paysans entrainerait le renouveau de la vie populaire entière. Dans le peuple, la joie serait de retour. C’est uniquement en tant que Serbes que nous pouvons survivre.

Nos frères et soeurs au Monténégro comprennent cela. Ils savent qu’il n’y a jamais eu de mots entre nous - avant la création de la Yougoslavie et avant que les communistes n’ait semé la discorde. Qu’est-ce que le Monténégro pour nous ? Que sont Cetinje, les monastères Moraca et Ostrog, le pays de Stéphane Némania et des Crnojevitch dans le coeur de chaque Serbe ? Que sont que la Serbie sans le Monténégro et le Monténégro sans la Serbie ? Rien d’autre que deux borgnes. J’ai compris pourtant : nos frères au Monténégro en ont assez de vivoter dans l'état ruiné des Slaves du sud où un homme qui ne respecte rien tente d’asseoir son règne, de défendre la Yougoslavie jusqu’au dernier Serbe.

Les relations entre deux pays serbes, la Serbie et le Monténégro, sont actuellement au niveau le plus bas . Comment vivez - vous cette situation ? Pensez-vous qu’il est possible de maintenir cette union ?

Je sais que la désintégration continuera avec la survie de la Yougoslavie. Qu’est-ce que nous pouvons observer dans l’expérience yougoslave depuis cinquante ans ? La volonté de détruire complètement la vie environnante, la propriété privée, la famille, la religion, la volonté d’appliquer le nivellement par le bas, d’effacer toutes les catégories morales, d’introduire un esprit sectaire, mais aussi la volonté de recourir à la terreur ... Les Serbes étaient particulièrement touchés par ces phénomènes et je comprends ceux qui en ont assez des divisions et des illusions apportées par le yougoslavisme. L'union de la Serbie et du Monténégro n' est possible qu' à condition de changer tout de suite le système politique. C’est dans la liberté, dans le respect des différences qui existent entre nous, dans une ouverture vers le monde et les courants qui le caractérisent, qu’une telle union est possible. A condition, aussi, que nous soyons tous Serbes et qu’il n’y ait pas de division entre ceux qui le sont véritablement, et ceux qui se font passer pour tels. Il ne faut pas condamner ceux d'entre nous, qui en ont assez de la politique perdante des leaders yougoslaves. Pour les Serbes la Yougoslavie était et reste encore un mécanisme de désintégration, une idée qui a fait faillite et que les communistes ont utilisée pour leur besoins.

Cette communauté a trois seigneurs : le président de la République fédérale de la Yougoslavie, le président de la Serbie et le président du Monténégro. Comment voyez - vous ces trois hommes ?

Le président du Monténégro a compris le danger et essaie - parfois d’une façon désespérée - de sauver au moins ses propres citoyens. De les ramener à la terre ferme. C’est une tâche difficile, car l’Occident est souvent hypocrite. De surcroît, vu que dans de nombreux pays les socialistes patentés occupent le pouvoir , il arrive souvent que la sauvegarde du système nihiliste prime dans leurs esprits sur la libération des peuples qui se trouvent encore sous le joug du communisme, qu’elle prime sur l’accession de ces peuples à une vie démocratique. Il faut également tenir compte aussi des intérêts des banquiers et des marchands internationaux qui ne se demandent pas s’ils achètent à un dictateur et à qui va l’argent. Tout ce qu’ils savent faire, c’est courir après un profit rapide. Les politiciens yougoslaves font tout pour éloigner le Monténégro de la Serbie. Du reste, ce sont les résultats d’un règne qui dévoilent la vrai nature de ceux qui occupent le trône. Je crois que la catastrophe nationale Serbe montre bien à qui l’on a affaire. Les mots me manquent pour exprimer toute ma consternation. D’ailleurs, il n’est pas nécessaire d’ajouter à ce que le peuple a déjà dit sur ce sujet.

Le peuple serbe vit actuellement des jours tragiques. Cette tragédie trouve sa culmination au Kosovo et Métochie. Est-ce que cette terre sainte est définitivement perdue pour la Serbie ?

Il faut des générations de sages pour réparer ce qu’un seul malade a détruit. Heureusement, tout ce qui est sacré est indestructible. Tant qu’il y a des Serbes et tant que la Serbie existe, le Kosovo ne sera pas perdu. Le saint évêque Nikolaj (Velimirovic), a écrit que, depuis la bataille du Kosovo jusqu’à la libération en 1912, nous étions des gens qui possédaient une liberté intérieure. Comment était-ce possible sous l’occupation ottomane ? C’était possible parce que les Turcs ne pouvaient pas nous prendre notre âme. Je voudrais que nous sortions enrichis de cette épreuve. Que le Kosovo, notre Kosovo serbe, à la fois mythique et réel, notre Kosovo contemporain, nous aide une fois de plus à survivre, à garder notre âme. Je voudrais qu’on me comprenne bien, je sens la force de la douleur qui saisit le peuple, la profondeur de la blessure qui lui a été assénée. Je sais également, qu’ils seront nombreux ceux qui voudront fuir, oublier, s’éloigner de la serbité afin de soulager leur douleur. Pourtant, nous ne devons pas renoncer à notre liberté, à notre serbité. Aujourd’hui notre devoir est d’aimer plus que jamais notre sainte patrie : la Serbie, la Vieille Serbie, le Monténégro et la Republika srpska, justement en raison de ce qu’il nous est arrivé au Kosovo et Métochie. Cet amour nous unira et nous donnera des ailes. Nous sentirons une nouvelle force croître en nous et nous deviendrons à nouveau des Serbes dignes d’admiration. C’est ainsi que nous resterons fidèles à notre Serment.

L’église orthodoxe serbe à été la seule à prendre la défense du peuple serbe au Kosovo et à partager son destin tragique. Comment, en tant que représentant de la maison royale voyez - vous le rôle de l’Eglise en ces temps tragiques ?

Dans le malheur qui a frappé les Serbes dans la deuxième et la troisième Yougoslavie, nous avons eu la grande chance d’avoir deux saints - l’évêque Nikolaj et le père Justin - qui ont contribué au renouveau de l’Eglise. C’est grâce à leurs efforts que nous avons aujourd’hui notre patriarche, une personnalité reconnue qui partout fait notre honneur, que nous avons de grands évêques et métropolites et que notre Eglise jouit de renommée. Récemment, en France, toute une communauté de moines, avec leurs églises et leurs monastères, a demandé d’être admise au sein de notre Sainte Eglise serbe. Notre évêque Luka leur a donné sa bénédiction. En même temps, le saint Synode a accepté leur demande. Ces moines français sont aujourd’hui nos frères orthodoxes. Il est compréhensible que notre Eglise rejoigne le peuple avec lequel elle porte sa croix, car elle est l’oeuvre spirituelle de St Sava. Depuis toujours le malheur qui s’abattait sur le peuple frappait aussi le clergé, les moines et les biens de l’Eglise. L’orthodoxie, néanmoins, a survécu et elle survivra dans l’avenir. Dans ces temps difficiles, l’influence de l’Eglise s’est renforcée, surtout grâce aux enseignements du patriarche serbe Monseigneur Paul. J’ai l’impression que sa parole touche un nombre grandissant de personnes et que même les infidèles les plus endurcis commencent à saisir l’essence des enseignements de l’Evangile que Sa Sainteté Paul ne cesse de répéter. C'est pourquoi on s' attend à ce que l’Eglise Orthodoxe Serbe soit la principale solution à cette tragédie populaire. C'est pourquoi aussi l’Eglise aura dans la Serbie future la place que l’histoire et l’avenir serbe lui réservent. Le 15 juin dernier, le Saint Synode a demandé au président actuel et à son gouvernement de démissionner pour le salut du peuple. Je pense qu’en faisant la sourde oreille ils commettront une terrible erreur. Ils ont déjà commis de nombreuses erreurs, ils ont causé beaucoup de dommages, mais s’ils décident une fois de plus de ne pas écouter les conseils de l’Eglise, ils se ravaleront au niveau de simples renégats à tout ce qui est serbe. Ils n’auront plus aucun avenir. Le fait que le patriarche serbe avec l’évêque Artemije, l’évêque Atanasije de Herzégovine, le métropolite Amfilohije et l’épiscope Atanasije, soient restés au Kosovo et Métochie est d’une grande importance. Ce sont eux qui donnent l’exemple. Ils sauvent des vies humaines et l’honneur serbe, mais aussi et avant tout : ils mènent un combat, au niveau spirituel le plus élevé, contre quelque chose qui est dépourvu de toute humanité.

Il serait intéressent pour nos lecteurs d’apprendre quelque chose sur les rapports que vous entretenez avec les autres membres de la famille royale, surtout avec l’héritier du trône Alexandre et le Prince Tomislav.

Depuis l’enfance j’entretiens avec le Prince Tomislav de très bonnes relations familiales. Bien qu’il soit un peu plus jeune que moi, nous appartenons à la même génération. Nous nous entretenons souvent. J’ai vu le prince Alexandre, pour la dernière fois à l’enterrement de ma mère, la princesse Olga, il y a un peu plus d’un an. Il m’envoie régulièrement ses déclarations. Du vivant de mon père, le Prince Paul, nous nous voyions plus souvent. Je ne prétends pas que nous soyons une famille qui vit dans une harmonie inégalée. Il ne faut pas oublier que nous n’avons pas le droit de rentrer dans notre Serbie. Nous passons notre vie en exil. Chacun d’entre nous a dû se débrouiller comme il le pouvait. En tant que descendants de Karageorges pourtant, nous sommes liés - par notre nom et dans notre chair - à la Serbie. Ce lien est mon destin. Un Karageorgevitch ne peut vivre sans se demander, où qu’il se trouve dans le monde, ce qui se passe en Serbie, comment vivent ses Serbes, quand viendra leur libération ... Nous sommes liés à tous les Serbes. C’est ce que chaque Karageorgevitch comprend un jour.

Nous savons que vous suivez attentivement les événements dans la patrie. Comment vous informez-vous ?

J’ai créé il y a quelques années une association " Les Compagnons de la Douklia", qui s’occupait l’année dernière surtout d' actions humanitaires. Par exemple, nous avons envoyé en Republika Srpska 240 tonnes de matériel pour un hôpital de 300 lits. Le matériel que nous avons réussi à obtenir de l’armée française. Au début de cette année, voyant qu’en Serbie se préparait un grand malheur, j’ai formé un Cabinet civil. Dans ce cabinet siègent de nombreux spécialistes : juristes, historiens, économistes, informaticiens, journalistes, entrepreneurs ... sur Internet j’ai mon propre site. J’essaie d’apporter mon aide. Depuis des années déjà, je lis notre presse, mais aussi la presse française et anglo-saxonne. Je trouve également des informations sur Internet. Je suis régulièrement informé sur tout ce qui se passe dans le pays. Ces derniers temps, j’ai eu souvent l’occasion de voir à la télévision la maison de mon père, le Palais blanc, notre salon, notre salle à manger, le mobilier que je reconnais ... Vous pouvez vous imaginer ce que je ressentais lorsque je voyais certaines personnes évoluer dans ce décor. Je lis souvent votre journal " Evropske novosti ". On peut l’acheter à Paris. Je le trouve sur les Champs Elysées, tout près de chez moi.

Votre Altesse Royale, je voudrais vous remercier pour le temps et l’attention que vous nous avez consacrées. Je voudrais également vous poser une dernière question : aurons-nous bientôt l'occasion de vous voir dans notre patrie ?

Oui, si Dieu le veut, mais avant tout il faut se libérer. C’est mon souhait le plus cher. Je vous remercie. Vive la Serbie !