SAR Le Prince Alexandre KARAGEORGEVITCH
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Du 27 mars 1941

 

Réponses aux questions de M. Alexandre I. Popovitch, journaliste,

décembre 1999

 

Le public serbe ne connaît suffisamment ni la personne ni la vie de votre père. Bien qu’il se soit écoulé plus de soixante ans depuis que les Karageorgevitch ont quitté notre pays et une dizaine d’années depuis l’établissement d’une certaine démocratie et de l’ouvertures des " serrures de l’histoire" jusqu’à lors bien cachées, le nom de votre père, Paul Karageorgevitch, reste encore synonyme de "l’homme qui a trahi la Yougoslavie" ?

Il y a peut-être des limites à la méchanceté humaine, mais - de toute évidence - pas à la bêtise. C’est surtout valable pour les calomniateurs et les interprétations qui, grâce à eux, ont tant bien que mal pris souche dans l’opinion publique concernant la période comprise entre le 9. octobre 1934 et la Deuxième guerre mondiale, à savoir la période de la Régence.

Un exemple : pour rabaisser définitivement dans la mémoire du peuple serbe mon père, le prince Paul, les communistes ont organisé en 1948 le procès des cosignataires présumés du Pacte Tripartite : les deux co-régents, le Dr Radenko Stankovic, ancien médecin du roi Alexandre I, et l’ancien ban croate le Dr Ivo Perovic. Avec eux ont été condamnés Alexandre Cincar-Markovic, ministre des affaires étrangères du gouvernement de Dragisa Cvetkovic, et le ministre de la Cour Antic. Ils sont tous morts en prison. Ce fut en même temps le procès de mon père. Tellement ils étaient rusés et savaient profiter même des paradoxes, car il est de notoriété publique que le 27. mars a servi surtout aux communistes. Vous pouvez imaginer ! Les communistes qui, avec les Croates, travaillaient contre la Yougoslavie depuis sa création en 1918, contre elle, qui l’ont TRAHIE, ont changé de stratégie après la guerre, décidant de tromper le peuple en jugeant le sommet politique du Royaume de Yougoslavie - c'est-à-dire des gens qui voulaient sauver à tout prix cet état, d’abord de ces mêmes communistes, puis du NDH [l’Etat indépendant de Croatie - état fasciste crée en 1941- n.d.t.] d’Ante Pavelic, de la guerre civile et religieuse, enfin, de la terrible souffrance des Serbes en Serbie, au Monténégro, en Bosnie et Herzégovine et en Croatie. Juger les personnes qui voulaient préserver plus d’un million de vies serbes !

Le bien de l’état est le but suprême. La politique d’un gouvernement - donc celle de la Régence du Prince Paul et du gouvernement royal aussi - a pour objectif principal d’éviter un malheur inutile à son propre peuple. C’est la règle qui devrait être respectée aujourd’hui encore. La politique doit être menée par des facteurs responsables et non pas par la rue ou par certaines personnes irresponsables à l’esprit aventurier, souvent dirigées depuis et au profit de l’étranger, comme c’était le cas avec les putschistes du 27. mars 1941. Mon père, le Prince Paul, n’a pas trahi le Royaume. C’était fait par un groupe de malheureux, parmi lesquels se trouvaient des officiers qui ont foulé aux pieds leur serment.

Le Prince Paul est le fils du Prince Arsène, le frère cadet du roi Pierre I et d'Aurore Demidov, princesse de San Donato. Il est né le 15 avril 1893 à Saint Petersbourg. Peu de temps après sa naissance, son père le Prince Arsène est parti à ses campagnes ( il faut dire qu’il a terminé sa carrière militaire comme général dans la cavalerie du tzar russe en 1918 et qu’il a participé à neuf guerres et douze duels ; il commandait la libération de la ville de Veles dans la première guerre des Balkans). Sa mère l'a confié à l’âge de trois ans à son oncle Pierre Karageorgevitch à Genève qui, à l’époque, n’était encore qu'aspirant au trône. Par la suite, il allait voir sa mère à deux reprises seulement, avant qu’elle ne meure en 1904. Il avait onze ans.

Il a fait ses études à Genève avant de les continuer à Belgrade à partir de 1903 - l’année de l’accession au trône de la Serbie de son oncle, le roi Pierre I . Depuis l’enfance, son seul véritable ami fut le fils cadet du roi Pierre, d’abord Prince, puis régent et ensuite le roi Alexandre I. Il en fut ainsi jusqu’au 9. octobre 1934, où ce seul et plus grand soutien lui fut ôté à tout jamais. Au printemps 1913, il partit faire ses études à Oxford. Il retourna à Belgrade en automne 1914 pour s’engager dans l’armée. A l’automne 1915 il tomba malade et partit se soigner en Italie. Il retourna ensuite à Corfou et à Thessalonique en 1917. Il continua ses études à Oxford en 1918. Il a rencontré ma mère, la princesse Olga, à Londres en 1922. Ils se sont mariés à Belgrade, le jour du baptême du premier fils du roi Alexandre - Pierre.

Son bonheur complet a duré douze ans : jusqu’au jour fatidique du 9. octobre 1934 et l’assassinat du Roi à Marseille.

Comment, avec le recul temporel, votre expérience personnelle et les connaissances acquises entre-temps , jugez-vous la politique de votre père ?

Je vais d’abord vous expliquer brièvement la politique qui a précédée celle du Prince Paul. La Constitution dite de Vidovdan [Saint Guy - n.d.t.], proclamée le 28 juin 1921, définissait l’Etat selon le principe de l’unité nationale. Les Serbes, les Croates et les Slovènes ont été déclarés un seul peuple ! Le pouvoir législatif était assumé de conserve par le roi et l’Assemblée nationale. Le parlementarisme et l’autogestion ont été repris de la Constitution de 1903 qui était l’oeuvre du célèbre homme d’état serbe Stojan Protic. Tels étaient les leviers censés assurer l’unité nationale indispensable.

L’Assemblée constitutionnelle a été précédée par les élections. Le nombre de votants : 2 480 625 (77% du corps électoral). Les députés qui ont voté pour la Constitution représentaient 752 740 voix, ce qui fait 46,75% de tous les votants et un tiers de tous les électeurs. 233 députés ont voté pour, 35 contre et 161 se sont abstenus. Les Croates et les Slovènes n’ont pas voté. La Constitution a été votée par une majorité de 12 voix. Cette majorité a été obtenue, entre autre, grâce aux 24 membres du " Club musulman " du Dr Mehmed Spaho. Effectivement, bien qu’opposés à la Constitution, ceux-ci ont accepté de voter pour, en échange d’une promesse relative à la solution du problème des propriétés terriennes en Bosnie. Pour la Constitution ont voté également les députés du " Dzemijet " du Kosovo et Métochie, en échange d’une récompense financière. Vu que seuls 11 Croates ont voté pour la Constitution de Vidovdan, on peut dire que celle-ci a été obtenue exclusivement par le vote des députés serbes.

Aussitôt après la proclamation de la Constitution, les Croates et les communistes se définirent comme les plus grands opposant à l’Etat, c’est-à-dire au Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. A l’idée du " yougoslavisme intégral " s’est opposé un " peuple organisé et civilisé ", qui, comme l’écrit Jovan Doutchitch en citant le célèbre professeur croate Horvat, prétendait avoir dans son histoire, longue d’un millénaire, en tout et pour tout 302 bans et rois ! Doutchitch écrit : "C’est stupéfiant ! Lorsque les Croates citent les seigneurs de la grande Russie, on a l’impression, d’après leur nombre, qu’il s’agit d’une pacotille. La même chose pour les seigneurs français de Clovis à Napoléon III : rien que de la poussière. Quant aux nobles anglais, n’en parlons même pas." Un célèbre mémorandum croate des années vingt stipulait que les Croates étaient conscients eux-mêmes que, pendant un millénaire, la continuité de l’Etat croate n’avait jamais été juridiquement interrompue et qu’ils avaient reçu leur éducation politique et littéraire de peuples hautement civilisés tels les Italiens, Français, Autrichiens, Allemands et Tchèques. Etant habitués depuis un millénaire à de fastidieuses négociations politiques avec les Hongrois et les Autrichiens, les Croates ne se souciaient guère de la fidélité que les Serbes montraient à l’égard de leur Etat commun. Ils n' avaient cure des combats héroïques et des sacrifices humains que nous avions faits à travers toute notre histoire pour obtenir et protéger notre Etat. Les Croates étaient tenaces et ils savaient ce qu’ils voulaient. Il est prouvé historiquement que le Vatican, l’Italie, l’Autriche, l’Allemagne et la Hongrie étaient politiquement et militairement contre la Yougoslavie. Ces pays ont gardé, plus ou moins, la même position jusqu’à nos jours. Pendant la guerre froide, cette attitude hostile a été temporairement " gelée ".

Les communistes sont un autre grand adversaire du Royaume de Yougoslavie. Ils ont opté depuis le tout début pour le modèle étatique soviétique. Ils étaient - en tant qu’organisation terroriste - interdits sous le gouvernement de Milanko Vesnic en 1920. A Moscou en 1924, les communistes ont intégré notre pays parmi les objectifs du Komintern, car le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes était considéré comme le produit du traité de Versailles. C’est ainsi qu’ils ont pu proposer à l’Internationale communiste la destruction de la Yougoslavie par la sécession de la Slovénie, de la Croatie et de la Macédoine ! Ils ont dû attendre 1991 pour réaliser leur objectif.

On a tiré à plusieurs reprises sur cette Yougoslavie. On ourdissait l'assassinat du roi. On a tué Draskovic. Les coupables : les communistes. A l’intérieur de l’Assemblée nationale on a tiré sur le principe de l’état. Les coups de feu de Punisa Racic devaient être la dernière mise en garde. Le roi, à la veille de Noël 1929, a suspendu la Constitution de Vidovdan, dissout l’Assemblée et proclamé un régime personnel. Il a donné au peuple une nouvelle Constitution en 1931. Il voulait préserver l’unité nationale, d’abord par la voie d’un régime personnel, et ensuite par une nouvelle constitution. Le but était le même : la Yougoslavie ! De même que les ennemis de son oeuvre : les Croates et les communistes. Par ailleurs, la situation politique en Europe évoluait rapidement. Il est intéressant de remarquer qu’en stigmatisant " l’idée grand-serbe ", ou les " prétentions nationales de la bourgeoisie serbe " le Komintern se battait pour son " globalisme communiste " déjà proclamé et menait ainsi à la destruction des états nationaux. Quand Hitler a attaqué l’Union Soviétique, le Komintern a changé son attitude envers le " nationalisme ". Il s’est mis à soutenir activement celui des Macédoniens, des Bulgares, des Croates. Il soutenait aussi les autres " nationalismes " en estimant qu’ils allaient dans le sens des intérêts de l’Etat soviétique. En même temps, il stigmatisait le " nationalisme " serbe, c’est-à-dire notre souveraineté et notre Etat, en essayant par tous les moyens de l’affaiblir de l’intérieur comme de l’extérieur. Bien que cela ne soit pas notre sujet, j’attire votre attention sur le fait qu’il existe - en ce qui concerne notre pays - une ressemblance, presque une coïncidence, entre la politique du Komintern et celle de ce qu’on appelle aujourd’hui " le nouvel ordre mondial ". On soutient les nationalismes croate, macédonien, musulman (" bosniaque "), slovène, albanais, hongrois (c’est-à-dire leur souveraineté), tandis qu’on stigmatise et détruit tout ce qui relève de la culture ou souveraineté serbe.

Ce sont les Croates qui ont assassiné le roi Alexandre. A dire vrai, ils ont tiré sur la Yougoslavie depuis la Constitution de Vidovdan, ils ont tiré des coups de feu sur le principe de l’unité nationale, sur l’idée que les Serbes, les Croates et les Slovènes étaient un seul et même peuple. En assassinant le roi Alexandre qu’ils prenaient pour principal obstacle sur leur chemin, ils assassinaient l’incarnation de l’idée même de l’union nationale.

Dans des conditions aussi dramatiques, sous le ciel orageux de l’Europe d’alors, mon père, le prince Paul, a prêté devant l’Assemblée nationale un serment selon lequel il allait remettre, le moment venu, au roi Pierre II - qui avait à ce moment onze ans -, le pays tel qu’il l’avait trouvé le 9 octobre 1934. Mon père avait le malheur d'être à la tête du pays dans lequel vivaient les Croates et un élément étranger - les communistes. Les Croates lui avaient tué son meilleur ami : il aimait et respectait le roi Alexandre plus que son propre frère aîné. C’est par piété envers le roi qu’il a accepté la Régence.

Le prince Paul a décidé de régler la question croate. Dans le domaine de la politique extérieure, il se trouvait dans une très mauvaise position, car le royaume ne pouvait plus compter sur ses alliés traditionnels. Avec Moscou, le Royaume n’avait pas de relations diplomatiques. Un moment, il crut que l’Angleterre allait l’aider, mais les Anglais - eux aussi - faisaient pression pour qu’il satisfasse aux exigences des Croates. De surcroît, il devait se battre continûment contre certains leaders politiques serbes qui était aveuglés par le pouvoir et les postes de ministre. Mon père, je peux le dire, était prisonnier du " yougoslavisme " et de la parole donnée. Il préférait périr plutôt que trahir sa parole. C’est avant tout pour cet esprit chevaleresque que je l’aime aujourd’hui. Néanmoins, il faut avoir à l’esprit qu’une grande part de la responsabilité de la catastrophe d’avril 1941 incombe à l’élite serbe d’alors qui, dans ces années fatidiques de la Régence, n’était pas pour sa majorité d’orientation serbe, mais bien yougoslave. Avant de dire, comme certains le font aujourd’hui, que la Régence n’était pas à la hauteur de la situation, il faut se demander si l’élite serbe était à la hauteur de l’épreuve, en tenant en compte du fait que la société belgradoise d'avant-guerre était gravement contaminée par les idées nihilistes propagées par les communistes.

Mon père avait une vision claire du danger qui menaçait notre pays. Il était doué d’un pragmatisme politique et il savait quel était notre intérêt vital : la sauvegarde de l’Etat et des vies humaines. Il n’a jamais pu oublier les souffrances que le peuple serbe avait endurées pendant la Grande Guerre. Ce qu’on appelle " le golgotha albanais ". Pour cette raison, on peut dire que le coup d’état du 27 mars 1941 était la culmination de toutes les illusions et de toutes les erreurs serbes.

Les nationalistes serbes reprochent avant tout au prince Paul la création de la Banovine de Croatie. Un historien serbe m’a dit une fois : " Vous pouvez, jeune homme, être royaliste autant que vous le voulez, mais il n’en reste pas moins que ce sont les Karageorgevitch qui ont livré la ville de Dubrovnik aux Croates ".

Je suis étonné que nos historiens puissent croire que mon père agissait dans le sens des intérêts croates. Lorsqu’on observe une période historique, il est indispensable de prendre en considération à la fois les facteurs externes et internes. Bien que tout ce que nous vivons en ce moment soit mauvais pour nous, nous ne pouvons pas comprendre l’histoire en prenant pour appui notre position actuelle d’espoirs déçus. Comme je l’ai déjà dit, le prince Paul s’était juré de préserver l’Etat, suivant ainsi le voeu que le roi Alexandre avait exprimé en suspendant la Constitution de Vidovdan en 1929 : " Mon devoir sacré est de préserver par tous les moyens l’unité de l’Etat et de la nation. Veiller sur cette unité est le but ultime de mon règne, la loi la plus noble à laquelle nous tous, moi compris, devons nous soumettre ". C’est ainsi qu’aucune ville ne pouvait avoir plus d’importance que " l’unité de la nation ". Néanmoins, c’est un fait historique incontestable que l’Etat serbe fut intégré dans le Royaume de Yougoslavie. Y a-t-il quelque chose de plus important que la sauvegarde de l’Etat serbe ? Je suis persuadé que tous les Serbes, pas seulement les nationalistes, le comprennent. Le prince Paul, je le répète, a hérité d’une situation absolument impossible. Il fallait sauver l’Etat serbe et l’héritage de nos guerres de libération. Bien entendu, cela aurait été mieux si le roi Alexandre, au moment opportun, avait écouté les conseils de vrais Serbes comme le Voïvode Zivojin Misic et Stojan Protic. Mon père n’a pas eu cette chance.

Il subissait la pression de Londres où l’on considérait que l’aggravation du conflit serbo-croate ne pouvait qu’affaiblir d’avantage les capacités défensives du Royaume. Les Croates avaient jugé que l’approche de la guerre les avantageait. Il en va de même pour les communistes qui estimaient que la satisfaction des exigences croates " était le premier pas vers la destruction d’une hégémonie ". Vous savez déjà que la Pologne a été attaquée quelques jours après l’établissement de l’accord Cvetkovic-Macek. Avant cette invasion, le 23 août 1939, a été conclu l’accord Staline-Hitler. Un an plus tôt, le prince Paul a tenté de s’approvisionner en armes en Angleterre, mais la Grande-Bretagne exigeait un paiement en liquide. Ce fut une terrible déception pour mon père. L’Angleterre et la France, en dépit des obligations et accords officiels, après l’Anchluss, les crises de Tchéquie et d’Albanie, ne pouvaient pas empêcher les attaques d’Hitler et Mussolini. Elles ne pouvaient pas empêcher la guerre en Europe. Le but de mon père était de faire sortir le navire national de cette tempête mondiale.

Le putsch qui a établi le roi Pierre II sur le trône a été habilement organisé par les officiers qui avaient une inclnation pour votre père. Pourtant, selon le livre de Neil Balfour et Sally Mackay, le roi Pierre II n’avait pas la moindre envie d’accéder à sa majorité avant l’heure. Bien au contraire. C’est en larmes qu’il s’est séparé de votre famille, et mis devant un fait accompli, a accédé à ce trône fragile. Est-ce que vous vous rappelez aujourd’hui ces événements et quels souvenirs suscitent-ils en vous ?

Que voulez-vous dire par " officiers enclins (favorables) à votre père " ? Si vous voulez dire que le prince Paul était derrière ce putsch du 27 mars 1941, alors il est question d’un parfait non-sens ! Cela voudrait dire que mon père avait organisé un putsch contre lui-même et que Simovic et ses acolytes étaient " ses hommes " !

J’étais avec Pierre dans le palais à Dedinje lorsqu’on a entendu à la radio l’annonce d’un discours du Roi, quand il a " lu " sa proclamation. Sous l’ordre du général Simovic, en imitant la voix du Roi, ce discours sur l’avènement au trône a été lu par un officier de marine - Jakov Jovovic - qui, plus tard, en émigration aux Etats Unis, s’est repenti publiquement d’avoir participé à cette mystification. Pierre et moi avons fait ce jour un tour de notre propriété dans ma petite Opel. Nous avons vu que tout autour était disposée la garde royale. La petite caserne qui se trouvait à l’entrée du domaine était déserte. Nous avons demandé à un soldat ce qu’ils faisaient là. Il ne nous a pas répondu. Le soir, lorsque mon père est rentré, et lorsqu’il a fallu partir, Pierre est arrivé. Il pleurait beaucoup. Il disait à mon père : " Ne me laissez pas tout seul ". Cette nuit-là, nous sommes partis pour la Grèce.

Le 27 mars a fait couler beaucoup d’encre. C’était les communistes qui insistaient particulièrement sur une version qui leur permettaient de régler leurs comptes avec le Royaume. La raison en est claire. Jusqu’au 27 mars ils étaient - après les Croates - les plus grands ennemis de l’Etat. Ils ont usé plus tard de la Yougoslavie pour broyer littéralement l’Etat serbe. L’état dans lequel nous sommes aujourd’hui en dit long. Churchill avait décidé, après la capitulation de la France, d’encourager les mouvements de résistance partout en Europe. Le but était de soulager l’Angleterre en affaiblissant l’Allemagne et l’Italie. Mon père se battait pour la neutralité de son Etat. Il ne voulait pas la guerre dans le pays. Les Anglais n’ont pas apprécié cette attitude. Connaissant parfaitement notre mentalité, ils voulaient qu’une fois de plus les Serbes se fassent tuer dans les Balkans aux profits des autres.

Immédiatement après la signature de l’accord Cvetkovic-Macek, leur section pour les opérations spéciales (S.O.E.) a contacté le Dr Branko Cubrilovic, le leader du Parti paysan serbe. Bien que les Anglais prissent le prince Paul pour quelqu’un de proche, ils estimaient qu’il était indispensable d’avoir un plan de putsch bien établi. Ils ont dépensé, jusqu’au 27 mars, plus 100 000 livres sterling en pots-de-vin. Sur leur liste figuraient : M. Trifunovic, Tupanjanin du Parti agraire, Budisavljevic de SDS, Kosic, Grol et Radoje Knezevic du Parti démocratique. A ce complot ont été mêlés Jovan Djonovic et Ilija Trifunovic.

Pourtant, les choses n’auraient pas pu se réaliser si on n’avait pas réussi à trouver au sein de l’armée le général Mirkovic. Son journal intime mérite une large analyse psychiatrique. Il se prenait pour " le vengeur révolutionnaire ". Mirkovic a enrôlé le colonel Savic, commandant du QG de l’aviation, et le major Zivan Knezevic, commandant du bataillon d’infanterie de la garde royale. Je suis en possession d’une lettre que le général Mirkovic a adressée en 1948 à Dragisa Cvetkovic, dans laquelle il jette toute la responsabilité sur les frères Knezevic, tandis qu’il se justifie, lui-même par une inspiration divine ! En décrivant l’atmosphère qui régnait à Londres, voici un extrait de sa lettre dans laquelle je n’ai biffé que les mots grossiers :

" Les frères Knezevic avaient fermement enfourché la couronne et le gouvernement des Mathusalems. L’un, en tant que ministre de la Cour, guidait le jeune Roi avec la force d'un Raspoutine; l’autre, major, dans le rôle de chef du cabinet militaire auprès de la présidence, guidait avec la même force Slobodan (Jovanovitch), comme un banal âne orthodoxe. "

Je veux dire simplement que le destin du peuple serbe s'est trouvé à un moment entre les mains de mercenaires, d' officiers déséquilibrés et de personnes qui, le matin, ne pouvaient pas supporter leur propre image dans le miroir et, l’après-midi, transféraient cette haine sur le monde entier. Le choix de ces malheureux est, pour une grande part, l’oeuvre des Anglais. Dans le gouvernement même de Cvetkovic, il y avait des aventuriers comme le ministre de l’intérieur, le Dr Srdjan Budisavljevic et l’émissaire royal à Moscou, le Dr Milan Gavrilovic. Les plus actifs restaient pourtant les frères Knezevic.

Il va de soi que les communistes étaient mêlés à cette lente poussée des Serbes au suicide. Mustafa Golubovic se trouvait à Belgrade en 1940, où il occupait le poste de chef des services de renseignements soviétiques. Chez Djonovic, dans le journal

" Trgovacki glasnik ", travaillait un émigré russe qui est devenu plus tard général dans l’armée de Tito.

Staline considérait mon père, le prince Paul, comme un dangereux ennemi. Les Soviétiques craignaient que mon père réalise ses plans et maintienne son Etat dans une position un tant soit peu neutre. Ils savaient que le prince Paul était un anticommuniste. Ils savaient qu’il aidait les émigrés russes. Pour eux, il était important d’écarter le prince Paul parce que cela permettait la réalisation des objectifs du Komintern. En dépit du pacte Hitler-Staline, les Soviétiques se battaient pour une plus grande influence sur les Balkans. Bien que les agitateurs communistes aient jeté, le 27 mars, des oeufs sur le véhicule de l’ambassadeur d’Allemagne à Belgrade, afin d’attiser la fureur d’Hitler contre les Serbes, il serait exagéré de prétendre que les communistes étaient les seuls instigateurs du coup d’état.

Ce que Veselin Maslesa a déclaré à la première séance de leur AVNOJ est parfaitement ridicule : " Le 27 mars est arrivé quand le Pacte tripartite a été brisé par la volonté du peuple yougoslave. Le 27 mars, chers camarades, est l’oeuvre de notre défense populaire, le fruit de liens tissés pendant de longues années entre les peuples de la Yougoslavie dans leur combat contre le fascisme, celui du progrès de la conscience du peuple, de confiance en soi des masses populaires, l’oeuvre du Parti communiste qui a dirigé tout ce qui a précédé le 27 mars et qui savait mener les peuples de la Yougoslavie vers un but précis - vers leur liberté et leur indépendance. Le 27 mars n’est pas l’œuvre de Simovic, mais du peuple yougoslave. "

Dans le mensonge et la représentation aberrante de ces événements fatidiques se rencontrent les principaux putschistes et (quelle ironie !) leur adversaires - les communistes. Les uns et les autres portent devant l’histoire la responsabilité du grand malheur qui a frappé le peuple serbe après le 27 mars. Les putschistes prétendaient que l’adhésion au Pacte tripartite était une odieuse trahison. Si c’était vrai, pourquoi le gouvernement putschiste a-t-il offert aux Allemands, trois jours après le coup d’état, d’accepter le Pacte tripartite sans aucune modification ? La " grâce divine " aurait-elle entre temps abandonné le général Mirkovic ? De surcroît, après la débâcle d’avril 1941 et la capitulation, tous les putschistes ont fui le pays comme les derniers des lâches. Ils n’ont pas oublié leur jouet : le Roi ! Toute l’équipe en exil. Est-ce ainsi qu’on défend un pays ? Lorsqu’il fallait sauver le général Mihailovic des Alliés versatiles, ce gouvernement " yougoslave " a, encore une fois, tout fait pour satisfaire les communistes. De putschiste et sympathisant des communistes, le Dr Srdjan Budisavljevic a grimpé en 1945 jusqu’au poste de régent.

Je le souligne une fois de plus : ayez en vue l’atmosphère qui a régné pendant des années à Belgrade. La serbité était inexistante. On se ruait par tous les moyens sur des postes de ministre. Tous le monde voulait une villa à Dedinje. C’est ce genre de personnes que les communistes prenaient pour exemple. Tout s’était transformé en opportunisme, l’enseignement de nos aïeux n’avait plus aucune valeur. La responsabilité, le destin du peuple, la solidarité étaient des mots inconnus. Il n'y avait rien que des intrigues et des ragots. Nous avions d’excellents intellectuels, mais ils restaient en marge de la société serbe. La plupart étaient déracinés, fascinés par le matérialisme, le commerce, sans foi en Dieu et en la serbité. Jovan Doutchitch appelait le Belgrade d’alors : " le Belgrade des Cincars ". Pourtant, les Cincars sont un peuple honnête et travailleur, alors que l’élite serbe de cette époque n’était qu’un ramassis d’individus nuls et pernicieux.

Votre père a fait ses études à Oxford. C’est dire qu’il était spirituellement, aussi bien que par les liens familiaux, attaché à l’Angleterre. Pour quelle raison le royaume d’Angleterre a-t-il réagi ainsi envers lui ? Même aujourd’hui, on ne lui a pas accordé le pardon, si toutefois il a quelque chose à se faire pardonner.

Le prince Paul a passé son enfance et sa jeunesse sans parents. Il vivait chez son oncle. Une gouvernante s’occupait de lui. Il était seul et discret. Par ailleurs, il est tombé malade pendant la guerre, ce qui s’est répercuté ultérieurement sur sa santé. C’était un excellent étudiant et polyglotte. Il a étudié aulycée à Belgrade. Je ne dirais pas qu’il fut spirituellement plus lié à l’Angleterre qu’à la Serbie. Un détail : lorsque j’étais enfant, j’apprenais par coeur les chants épiques serbes. C’était sa décision. Il aimait la peinture serbe et européenne, tant médiévale que moderne. Il aimait et respectait l’oeuvre d’El Greco bien avant que l’intérêt pour ce grand peintre soit à nouveau ravivé en Europe. Il possédait l’un de ses tableaux : " Laocoon et ses fils ". Sa tante, qui vivait en Italie, possédait une grande collection d’oeuvres d’art. Il s'agit de la célèbre collection Demidov. Tout cela a fait de lui un collectionneur.

Il va de soi qu’il s’est fait des amis à Oxford. Néanmoins, c’est avec le prince de Kent - marié à la soeur de ma mère - qu’il s’était lié le plus. Il n’avait pas d’autres liens familiaux en Angleterre. Le roi d’Angleterre, comme vous le savez, ne gouverne pas le pays. C’est le devoir du parlement, du Premier ministre et du gouvernement. Aujourd’hui tout le monde peut s’informer sur la politique de la Grande Bretagne dans les années qui ont précédé la Deuxième Guerre mondiale. A l’époque, c’était une puissance impériale. Je l’ai déjà dit : Winston Churchill voulait organiser et aider tous ceux qui avaient l’intention en Europe de se soulever contre l’Allemagne et l’Italie. D’une façon tout-à-fait pragmatique, sans tenir compte du prince Paul, l’Angleterre voulait entraîner le Royaume de Yougoslavie dans le conflit avec Hitler. Mon père faisait tout son possible pour éviter à son peuple les affres de la guerre.

Depuis toujours les grandes puissances agissent selon leurs besoins et usent des petits peuples afin de réaliser leurs projets. Quel était le but du prince Paul ? La sauvegarde de l’Etat, la délimitation avec les Croates, ce qui veut dire, en fin de compte, la sauvegarde de l’état serbe, de l’héritage de nos guerres et de nos souffrances. Il faut le répéter inlassablement : le bien de l’état est le but principal de tout gouvernant.

Après l’accord Cvetkovic-Macek, tout le monde a compris qu’il était impossible de partager le même toit que les Croates. Bien que ceux-ci aient eu des hommes à eux dans le gouvernement, en Croatie régnait le désordre, surtout dans l’armée. Lorsque la mobilisation partielle fut déclarée, tout devint clair. La propagande entretenue par les communistes et les séparatistes croates attisait le mécontentement et la désobéissance. Les forces unies de la gauche et des extrémistes ont fait en sorte qu’en Croatie soient ébranlés à la fois l’état et le moral de l’armée. Le résultat en fut la discrimination et la maltraitance des Serbes. On les menaçait de mort, ce qui s’est ultérieurement avéré juste. Les communistes agissaient en " patriotes ", eux aussi, jusqu’à l’ordre envoyé depuis Moscou d’enclencher une guerre civile sous l’occupation. Les Britanniques nous ont entraînés dans la guerre avec l’Allemagne pour leurs besoins. De même, Staline, qui dans son propre intérêt, a ordonné aux communistes de commencer une guerre civile dans la Serbie occupée et déchirée, dans la Yougoslavie découpée. Le 12 juin 1940, le prince Paul a établi des relations diplomatiques avec Moscou. Il était persuadé que Staline ne resterait pas avec Hitler durant toute la guerre, et il espérait même que les Russes pourraient lui vendre des armes à des conditions favorables. Par ailleurs, il a très bien analysé la défaite de la France qui avait un commandement militaire homogène, une bonne armée et un équipement incomparablement plus moderne que nous.

Il faudrait traiter à part le problème de l’armée et de son équipement. Il serait intéressant qu’un économiste fasse l’analyse du budget du Royaume de Yougoslavie. On verrait le prix que la Serbie a dû payer pour la Yougoslavie. Au lieu de disposer toute seule des sommes énormes obtenues à titre de réparations après la Première Guerre mondiale, elle a partagé fraternellement cet argent avec tous les " Yougoslaves ". C’est ainsi que la Serbie n’est jamais devenue " la petite Suisse " dont rêvait le grand homme d’état et patriote Stojan Protic. Entre les deux guerres, les Croates ont réussi à voler l’Etat (l’affaire à Nasice et autres affaires de corruption !). C’est dans ces faits-là qu’il faut chercher les raisons de l'équipement obsolète et du manque de munitions de notre armée. Tout simplement : il n’y avait pas d’argent. Ou, comme le disait Stojan Protic, notre armée et notre monnaie étaient détruites ! Au moment d’entrer dans la Yougoslavie, la Serbie avait une monnaie que tout le monde enviait, et une armée qui venait d’épater l’humanité entière. J’ignore le cours exact de 1918, mais en 1941, il était d’un penny pour un dinar, ce qui veut dire que pour une livre on payait 240 dinars ! C’était triste à voir.

Dans la guerre d’avril 1941, l’armée était commandée par le général Simovic qui ordonnait aux soldats de ne pas reculer, même au prix de leurs vies, alors qu’il s’est lui-même enfui. A la radio, le 27 mars on chantait au peuple : " Tombez mes frères, mourez dans le sang / Laissez moi périr le premier ", ce que Simovic et le gouvernement ont compris comme : " Laissez-moi fuir le premier !"

Un détail à propos de Simovic : quand le Roi a retiré sa confiance à son gouvernement, le 11 juin 1942, ce général s’est mis aussitôt à élaborer sa vengeance. Lorsque Tito a cherché, en été 1944, une personne susceptible de commander l’attaque sur la Serbie, il a trouvé par l’intermédiaire de ses connaissances à Londres le général Simovic qui s’était proposé pour cette sale besogne. Tito a accepté avec plaisir cette solution, mais il a été obligé d’y renoncer car il était impossible de transporter Simovic en Bosnie de l’Est où les unités des partisans attendaient l’ordre de mouvement. Incroyable, n’est-ce pas ? Cela vous montre que Simovic ne pensait qu’à lui et qu’il n’était pas du tout un royaliste ou un patriote, mais bien un parmi tant d’autres qui voulaient corriger l’incorrigible - un illuminé et un carriériste.

Tout compte fait, l’Angleterre a atteint son but, grâce aux Serbes, et pas seulement à eux, bien entendu. Elle a protégé son Etat et sa couronne. Aujourd’hui, elle bombarde ses anciens alliés. La France s’en est tirée avec des pertes minimales pour devenir - grâce à de Gaulle - une puissance victorieuse. Jusqu’au président actuel, tous les présidents français déposaient régulièrement, chaque année, une gerbe sur la tombe du maréchal Pétain. L’Union soviétique a réussi à survivre et à continuer avec " la révolution communiste mondiale ", pour achever la persécution et l’assassinat de ses citoyens dans des goulags (selon Soljenitsyne soixante millions de Russes ont payé de leur vie, le barbarisme du système communiste). On dit qu’ils ont été sauvés en partie par le sacrifice des Serbes. Si Hitler avait attaqué au moment prévu, c’est-à-dire en avril, tout se serait peut-être passé autrement. On sait que les Soviétiques avaient leurs espions en grande Bretagne. Ils occupaient même des postes importants. Ils ont rempli leur rôle. Tous cela est connu. Il reste pourtant encore à écrire et à parler de la grande tragédie des Serbes depuis le 27 mars 1941 jusqu’à nos jours !

Le prince Paul n’a jamais espéré un pardon de la part des Anglais. D’ailleurs, cela ne l’intéressait pas. Tout ce qu’il a lu et vu après la guerre n’a fait que renforcer sa conviction qu’il avait choisi le bon chemin et qu’il n’avait rien à se reprocher.Seul le destin des Serbes, tombés dans l’esclavage, lui causait une cuisante douleur.

Les Britanniques se sont rachetés, peut-être, en vous permettant de devenir pilote de la RAF. Comment avez-vous passé les années de guerre ?

Si vous voulez dire qu’ils m’ont " eu ", qu’ils m’ont " acheté " avec cette permission d’être pilote de la RAF, vous vous trompez lourdement. Je n’étais qu’un jeune homme, parmi tant d’autres qui voulaient se battre contre l’ennemi. Cela n’a aucun rapport avec la politique de mon père, et il est impossible de l’interpréter comme : " voici le fils du prince Paul rangé du bon côté ". Je suis parti en guerre comme volontaire. J’ai demandé et j’ai obtenu la recommandation du prince de Kent. Les jeunes gens n'en font qu’à leur tête, et la guerre est pour tous les garçons l’occasion de prouver qu’ils ne sont pas des " fils à papa ".

Au début j’étais en Afrique du Sud, en Rhodésie. Là-bas se trouvait une grande base aérienne pour l’entraînement des pilotes. Je suis devenu ensuite instructeur de pilotage. Plus tard, j’ai été transféré à Caylon. Je volais dans des escadrilles chargées de détecter et détruire les sous-marins japonais. J’ai effectué pendant la guerre 1000 heures de vol de combat. A la fin du conflit mondial, j’avais le grade de capitaine de la RAF. Je suis tombé amoureux des avions et j’ai continué à piloter après la guerre. Aujourd’hui, j’ai derrière moi 6000 heures de vol.

Après une enfance insouciante (on dit que vous étiez le préféré du roi Alexandre) viennent les années de solitude. Comment se sent un homme qui doit vivre avec la conscience qu’il ne retournera plus jamais dans son pays ?

Après la guerre, je voulais avant tout devenir indépendant. Je voulais voler de mes propres ailes. Je peux dire aujourd’hui que depuis cette époque je n’ai jamais été à la charge de personne. Je gagnais tout seul ma vie et celle de ma famille. Au départ j'ai été pilote civil (5000 heures de vol), pour accéder plus tard à la tête de grosses sociétés. Il en est ainsi aujourd’hui encore. Je me suis toujours occupé de mes affaires.

J’essayais tout le temps d’approfondir mes connaissances sur la période de la guerre et celle qui l’a précédée. J’ai eu beaucoup d’entretiens avec mon père. Le prince Paul avait une grande qualité, il était, pour ainsi dire, clairvoyant. Même les Anglais l’admettaient : il prévoyait avec justesse les décisions d’Hitler et Mussolini. Ils ne l’écoutaient pas et ils le regrettaient toujours. Il m’a répété plus d’une fois que le régime de Tito finirait dans un lamentable fiasco. C’est grâce à lui que j’ai compris que la tyrannie des communistes était une forme dénaturée de la monarchie. Grâce à nos conversations, j’ai acquis la conviction que, pour les Serbes, le communisme " yougoslave " était aussi dangereux que celui d’avant la guerre. Je crois qu’aujourd’hui tout le monde comprend que ce cheval de Troie doit être chassé de notre cité en ruines.

Il est vrai que le roi Alexandre m’aimait beaucoup. Enfant, j’étais le seul à avoir le droit de jouer dans son cabinet de travail. Il m’apprenait à tirer du pistolet. Il m’a dit une fois: "Si tu touches du premier coup, tu as le droit de demander tout ce que tu veux ". Je l’ai fait et il m’a demandé quel était mon souhait. J’ai demandé la même voiture électrique que Pierre. Je me souviens de l'avoir promené dans cette voiture et des regards ébahis de la garde royale qui nous saluait militairement. Je peux dire que c’est lui qui m’a donné l’amour de l’armée. Je l’aime aujourd’hui encore, j’aime son souvenir. Il possédait une grande volonté, mais aussi les caractéristiques type du Serbe. C’était quelqu’un. J’ai lu plus tard beaucoup de choses et je crois qu’il possédait beaucoup des particularités de Karageorges. Il était à la fois doux et dur. Avant tout, c’était un soldat.

En ce qui concerne la deuxième partie de votre question, j'ai cru depuis toujours que nous rentrerons un jour en Serbie. Le jour où nous ne débarrasserons du joug n’est pas loin. Un Karageorgevitch, on le comprend aisément, est intégré à la base même de la serbité. Même après sa mort, Karageorges veillait sur la Serbie. Rappelez-vous : pendant un certain temps, dans l’église de Topola, sa dépouille a été placée en position verticale.

Je crois que la réconciliation nationale est inévitable. Tout le monde a compris qu’au nom de notre avenir il faut oublier les querelles, les passions intimes et la haine. Tout le monde doit prendre au sérieux le message envoyé depuis la dernière réunion de Sveti Arhijerejski Sabor, dans laquelle figure qu’ " en tant que peuple, nous nous trouvons en danger de disparition spirituelle et biologique " Mon plus cher souhait est de voir à nouveau régner parmi nous l’amour chrétien.

Une déclaration que vous avez faite récemment a secoué notre opinion publique. Est-ce que vous pensez réellement que les appétits démesurés du roi Alexandre ou des politiciens qui l’entouraient ont rendu l' idée noble, appelée la Yougoslavie, parfaitement suicidaire pour les Serbes. Car, réunis dans un état commun, nous avons vécu avec des peuples qui ne nous étaient pas favorables, avec des peuples dont nous séparent deux choses fondamentales : la religion (les Croates et les musulmans) et la langue (les Slovènes). Il est évident que les Serbes n’avaient pas besoin de la Yougoslavie ?

Je n’ai nulle part dit que le roi Alexandre avait des appétits démesurés. J’ai dit que le voïvode Zivojin Misic avait raison et que tout ce qu’il avait écrit dans son rapport au roi était exact. Je peux ajouter : le grand Stojan Protic, lui aussi, avait raison. Il y avait chez nous d’autres personnes d' importance plus modeste, qui étaient également opposées à l’idée du " yougoslavisme ". Pour le dire autrement, et mieux, il y avait des gens qui comprenaient quels dangers guettaient les Serbes au sein de la Yougoslavie.

Il y a des cas où certaines idées, qui sont au départ de purs concepts philosophiques, deviennent peu à peu un désir, la marque principale et l’idée maîtresse de la politique d’une nation ou d’un ensemble de nations. Il s’agit, par exemple, des idées romantiques ou millénaristes. L’union européenne d’aujourd’hui ressemble à l’ancienne Yougoslavie. Pour le dire dans un langage populaire : tout est mis dans le même sac. De tels mouvements ne peuvent pas être stoppés par des décrets, de même que l’effort individuel ne peut rien y changer. Même les rois n’y peuvent rien. Par exemple, d’après notre expérience yougoslave, l’on peut affirmer que l’Union européenne, telle qu’elle est imaginée aujourd’hui, est condamnée à la catastrophe et que cette catastrophe sera proportionnellement beaucoup plus importante que la nôtre. Ce n’est pas une consolation pour nous. Nous devons essayer d’offrir et d’exposer à nos amis nos expériences payées par le sang. Sans pour autant avoir la naïveté de croire que tous ceux qui devraient nous écouter nous écouteront réellement.

Les deux premières Yougoslavies étaient possibles uniquement en tant qu’union assez lâche des trois communautés étatiques dotées de pleine souveraineté sur le territoire où s’exerçait le pouvoir de leurs assemblées et gouvernements.

Il en va de même aujourd’hui : dans une Europe sans nations, la voie est ouverte au modèle croate d’envie, de complots, de haine et d’incompréhension. D’autant plus que l’Amérique ne lui permet pas de se consolider, ce qui provoque chez les gens l’impression que le concept d’une Europe économique et autoritaire (le pouvoir du Conseil) n’est qu’une politique aux services des Etats Unis et suscite chez les adversaires d’un tel avenir de forts sentiments nationalistes. Le bâton de l’OTAN est le gendarme de l’Europe. Pourtant, on n’arrivera à rien par la force.

A quoi servira-t-il, dans quelques décennies, à un Français d'être historien ou nationaliste, de se plaindre en reprochant au gouvernement d’aujourd’hui d’avoir donné l’Alsace aux Allemands ? En ce moment les Allemands, qui sont plus riches que les Français, achètent massivement des propriétés en Alsace. Cela veut dire qu’ils ont, peut-être, l’intention de dire un jour : " Regardez les cadastres : l’Alsace nous appartient ! "

Aujourd’hui déjà, sur le continent européen, on entrevoit la nocivité du " modèle yougoslave " qui y est appliqué sous un autre emballage. Sans parler du fait que les monnaies de certaines économies fortes, comme celles de la France et de l’Allemagne, seront détruites dans des affaires de corruption. Une telle affaire vient d’éclater à Bruxelles. Pour l’instant tout s’est tassé et on continue comme avant vers le précipice.

Il y a beaucoup d’exemples dans l’Union européenne d’aujourd’hui qui me rappellent la Yougoslavie d’avant-guerre. Prenez seulement l’exemple de l’armée et de la politique extérieure. Pouvions - nous, nous les Serbes, avoir une seule fois une politique extérieure commune avec les Croates ? Non. Et l’armée ? Aucunement ! Or l’Allemagne et la France vont avoir une armée et une politique extérieure communes.

La noblesse est une caractéristique des choses qui durent. Il m’est donc impossible d’affirmer avec vous que la Yougoslavie était une " idée noble ". A quoi cela sert-il que les idées de Charles Fourrier, bien qu’utopiques, soient belles et nobles ? Est-ce que je vais croire pour cela qu’après la victoire de l’utopie socialiste de la limonade coulera dans les océans et que les hommes auront des queues de trois mètres avec un oeil au bout ? Bien sûr que non. Je ne peux qu’en rire.

Après l’une des plus dures périodes d’esclavage de notre histoire, après l’occupation communiste qui ne peut être mesurée qu’à l’aune des pertes de nos territoires vitaux, des morts, de l’épuisement, de la perte insensée de notre énergie nationale, du désespoir, nous devons reléguer au musée tout ce qui est " yougoslave ". Comme nous avons un musée de la chasse et de la nature, nous pouvons avoir un musée du yougoslavisme. Afin que nos descendants n’oublient jamais de quoi et comment ont souffert leurs aïeux. Quant à nous, il faut nous tourner vers l’avenir, consolider la nation serbe et reprendre confiance en nous-mêmes.

Nous sommes l’un des rares pays qui ne porte pas le nom de sa nation. Nous restons toujours la Yougoslavie. Vous n’êtes pas politiquement engagé, pourtant j’aimerais connaître votre vision de l’avenir de ce qu’on appelle la Yougoslavie, dans le cadre des Balkans et de l’espace politique européen ?

Vous avez raison. La Serbie porte aujourd’hui encore le nom d’une utopie qui lui est néfaste. D’une idée pervertie qui nous est revenue à la figure. C'est comme si la France s’appelait Thermidor. La République de Thermidor. A ce propos, il y a un proverbe : orgueil des fous - honte des sages ! La Yougoslavie a montré ce dont elle était capable. Je crois que dans les réponses précédentes j’ai été suffisamment clair. Nous avons eu tort. Nous devons reprendre notre beau nom de Serbie.

Il ne s’agit pas d’un retour en arrière, mais tout au contraire d’une modernisation de la serbité. Nous avons tout-à-fait le droit d’appliquer nos expériences payées par le sang. Qui nous interdit de créer une élite serbe unie ? La troisième Yougoslavie, après dix ans d’errements et de destruction de ce qui reste des forces serbes, n’a aucun avenir. C’est cette image de son avenir que les Européens, eux aussi, veulent effacer de leur conscience. J’y vois une opportunité pour un large renouveau du Royaume de Serbie. Il ne suffit pas d’avoir des crédits étrangers, une forte démocratisation, une privatisation sans mafia et une libéralisation dans les importations des biens, il nous faut avant tout une prise de conscience, une entente fraternelle. Il faut nous fier à nos propres forces et avoir une politique intérieure et étrangère SERBE.