SAR Le Prince Alexandre KARAGEORGEVITCH
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Entretien accordé au « Glas Crnogorca »
Propos recueillis par Madame Maria Petricevic

21 août 1999

Votre Altesse Royale, à la différence de certains membres de la famille royale, vous êtes resté pendant longtemps à l’écart du public en essayant de ne pas vous mêler dans la vie politique de la patrie. Le discours que vous avez adressé récemment au peuple serbe a attiré une grande attention .

Il ne faut jamais perdre l’espoir qu’on pourra un jour servir la patrie. Pour moi, en tant que Karageorgevitch, cela signifie garder la foi et la fidélité envers la Serbie. Selon ma profonde conviction et quoi qu’on ait pu écrire sur nous, notre destin est de servir comme Karageorge l’a conseillé : « Je serai toujours avec vous, jamais au-dessus ». Voyez-vous, nous entrons bientôt dans le troisième millénaire. Après tout ce que nous avons vécu depuis 1941, après tous les malheurs et la « dictature du prolétariat », la Serbie se trouve actuellement dans une très mauvaise situation. D’aucuns disent qu’elle est sans issue. Depuis des années, je suis ce qui se passe chez nous et après ces guerres menées stupidement, particulièrement après le fiasco sans précédent de la politique « yougoslave » au Kosovo et Métochie, j’ai été sérieusement inquiet à l'idée qu’à nouveau, nous, les Serbes, entrerions dans le troisième millénaire comme Yougoslaves.

Je m’explique : je ne crois pas que la situation soit sans issue et que de tout « ne reste que le silence » comme dirait Hamlet. C’est ce que nos adversaires désirent peut-être le plus. Avec la terrible propagande du régime et l’endoctrinement du peuple, il se peut que de nombreuses personnes chez nous n'aient pas compris que notre plus grand problème reste justement celui de l’identité. Après être entrés dans ce siècle comme Serbes, nous avons changé notre nom de bonne foi en espérant que les autres seraient aussi généreux. Nos voisins, bien entendu, n’avaient pas la moindre intention de le faire. C’est alors que les nihilistes ont accédé au pouvoir en s’emparant du yougoslavisme comme d'une arme principale d’oppression et de défiguration des Serbes. Ils appelaient cela : « Le combat contre le chauvinisme grand-serbe ». En relançant la « culpabilité » et le yougoslavisme, ils ont poussé ce peuple au bord de la ruine. Les psychiatres diraient : au bord du suicide.

Il n’y a plus de Yougoslaves : ils se sont tous dispersés dans leurs états nationaux nouvellement formés. Pourtant, sur les Serbes règne toujours un « régime yougoslave ». La terre sainte des Serbes est livrée au protectorat international par un régime « yougoslave », alors qu’en vérité cette terre est arrachée aux Serbes. Les Yougoslaves n’ont jamais été accusés de politique grand-serbe, les Serbes oui. On déclara que les Serbes étaient des « bolcheviks » et les Yougoslaves non. Il y a beaucoup d’exemples troublants de ce type. Avant la guerre les communistes ont donné au Royaume le nom « cachot des peuples » alors qu’aujourd’hui on comprend que les deux Yougoslavies qui lui ont succédé ont servi uniquement à rendre les Serbes complètement fous. Ce sont les raisons, et il y en a encore beaucoup, qui m’ont poussé à sortir devant notre public avec une attitude claire relative à l’avenir serbe : en tant que "yougoslave", le peuple serbe ne survivra pas. Nous devons rester ce que nous sommes, à savoir les Serbes. J’espère que tout le monde comprend ce que la double identité nous a apporté ?

Suite à la méprise que certains journaux ont provoquée en attribuant votre déclaration à Son Altesse Royale Alexandre Karageorgevitch, celui-ci s’est adressé récemment au public pour démentir toute implication dans l’affaire et - par la même occasion - afficher une fois de plus son attachement au yougoslavisme de telle façon qu’on a aujourd’hui l’impression que dans la dynastie Karageorgevitch coexistent deux courants : un pro-yougoslave et un pro-serbe ?

Que cette génération nous juge à l’œuvre en « attribuant à chacun ce qui lui revient ». C’est ce que Niégosh a dit. Je tiens à ce que les Serbes saisissent ce que je dis, et qu’ils ne soient pas dans l'erreur.

Nous ne nous débarrasserons pas du régime qui nous humilie depuis plus d’un demi-siècle si nous ne rejetons pas la Yougoslavie. Nous avons porté assez longtemps cet habit d'un défunt. Il est trop lourd et démodé, par endroit même rongé par les mites.

Aucune « démocratisation » n’est possible avec cette excroissance sur le corps vivant du peuple serbe. En tant que « Yougoslavie », la Serbie ne peut pas être reconstruite, de même qu’elle ne pourra pas occuper la place qui lui revient dans la communauté des nations européennes. Les grandes vérités font surface dans des situations difficiles pour les individus et pour les nations. Le régime yougoslave n’a apporté aux Serbes que le mal et la ruine. Alors, comment la Yougoslavie peut-elle être l’avenir de la Serbie ? On voudrait maintenant la recycler sous un nouvel emballage dans deux ou trois partis « démocratiques » pour qu’elle continue à parasiter les Serbes.

Est-ce que le régime yougoslave a protégé les Serbes à l’ouest de l’ex-(deuxième) Yougoslavie ? Quel est ce régime qui a établi la frontière au long de la Drina ? A-t-il protégé les Serbes au Kosovo et Métochie ? A-t-il donné le droit de vote aux Serbes dans la diaspora ? Quel est le destin des réfugiés des régions serbes occidentales en Yougoslavie ? Ont-il eu le droit à la citoyenneté? Qui se charge des enfants sans parents, ceux des combattants qui ont donnés leur vie pour la liberté serbe ?

Nous connaissons la réponse à toutes ces questions. La liste est longue. Le régime actuel a l’intention de se battre pour la Yougoslavie jusqu’au dernier Serbe. Je sais que le jour où ils ouvriront les yeux, les Serbes chasseront la Yougoslavie de la Serbie en lui interdisant d’y revenir. Qu’elle aille à l’étranger en tant que « travailleur immigré », comme les Serbes étaient obligés d’aller au servage, ailleurs, loin de leur patrie. Comme les Serbes qui étaient obligés de se transformer en ces étrangers qu’on appelle péjorativement en France « Les Yougos » ! Si on ne dépose pas la Yougoslavie au musée, tous les Serbes deviendront des réfugiés. C’est la seule chose qu’elle sache produire.

Comment changer l’image extrêmement négative que les Serbes ont aujourd’hui dans le monde ?

Si les Serbes arrêtent de se présenter sous une fausse identité, s’ils acceptent d’être ce qu’ils sont, s’ils envoient dans le monde des vrais Serbes pour être leurs représentants, en un mot, lorsqu’ils seront libres, lorsqu’ils auront changé le système politique, lorsque, grâce à la diplomatie serbe, leurs intérêts seront véritablement défendus, lorsque le gouvernement serbe sera l’exécuteur de la volonté de l’Assemblé nationale serbe, lorsque la science et l’économie serbes sauront s’appuyer sur l’expérience des Serbes de la diaspora et lorsque celle-ci sera devenue un facteur important dans la vie de la nation, lorsque seront faites encore beaucoup d’autres choses, c’est alors que changera l’image des Serbes. Elle changera quand la Serbie n’aura plus la Yougoslavie sur le dos. Quand la Yougoslavie sera reléguée au musée, il deviendra clair que les partis nihilistes ne sont ni si forts ni si populaires qu’on le croit en ce moment.

Quelles sont, selon vous, les perspectives pour la dynastie en Serbie ?

Les nihilistes ont persécuté et souillé le nom des Karageorgevitch avec une haine atroce. Ils appliquaient les stratégies les plus perfides et je dois le dire : ces malheureux avaient beaucoup de succès. On pourrait écrire des livres là-dessus. En nous souillant, ils souillaient tous les Serbes, car tous les Serbes sont nos parents. Nous sommes la famille royale d’un peuple qui a souffert, d’un peuple « pitoyable mais courageux », comme disait l’évêque Pierre II Petrovitch Niégosh. Par exemple, je suis la cinquième génération issue du « père de la Serbie », comme le grand évêque Rade désignait Karageorge. De la même façon qu’on dit que tous les Serbes descendent des Némanides, les Karageorgevitch sont la continuation de cette lignée. De ce fait, ils sont liés à chaque famille serbe. Ainsi, il n’est plus question d’une perspective mais bien d’un lien organique. Nous ne sommes pas des gaspilleurs comme ceux qui règnent aujourd’hui, nous somme une maison respectable et prospère. Karageorges n’est pas né sur le Triglav (la plus grande montagne slovène), mais à Topola (au cœur de la Serbie).

Il n’y a pas de doute que la proclamation du Royaume dans une nouvelle Serbie libérée serait quelque chose de naturel, propre aux Serbes. Cela aussi est lié à l’identité. Notre nom fait partie des bases mêmes de la serbité.

Quelles perspectives s’ouvrent dans les relations entre la Serbie et le Monténégro ?

Depuis plus d’un demi-siècle ces relations sont basées sur la devise « diviser pour mieux régner ». En Serbie aussi bien qu’au Monténégro les gens rivalisaient de yougoslavisme et de nihilisme. Notre avenir repose sur un seul présupposé : sur le rejet du yougoslavisme. Observé dans une perspective historique, tout nous rapproche, à part cette idée-intrus. Pour moi il ne fait pas de doute que seule l'union nous permettra de sauver notre honneur. En Serbie et au Monténégro, le peuple serbe a crée un état, le Monténégro est la pierre angulaire de la souveraineté serbe. On a considéré pendant plus de cent ans que les Serbes ne réaliseraient pas l’union, s’ils n’acceptaient pas d’entrer sous un même toit yougoslave. Aujourd’hui ce toit nous est tombé sur la tête.

Je vous le demande : est-il impossible de réaliser ce que nous voulons dans l’amour et la fidélité à tout ce qui est sacré pour les Serbes ? Nous n’avons pas besoin d’être unis à travers l’économie ou le commerce, bien que cela soit très important. C’est l’édifice spirituel nommé serbité qui nous rendra nobles et dignes de nos ancêtres. Cet édifice spirituel immortel ne cesse de se construire, car il repose sur le don le plus grand qui est l’amour pour la terre de nos ancêtres, pour tout ce qui est sacré et pur.

Ils ne peuvent pas y mettre les pieds, les soumis aveuglés par l’idée d’un pays imaginaire. Cet édifice est réservé aux hommes libres. Même les communistes ne parvenaient pas à tracer les frontières de la serbité. Je sais que mes frères au Monténégro me comprendront bien, car j’aurais beaucoup à apprendre d’eux. Autant que des origines que Dieu m’a données, je suis fier du fait que, par l’intermédiaire de leur arrière-grand-mère Hélène, reine d’Italie et fille du roi Nicolas I, dans les veines des trois fils et de la fille nés de mon premier mariage coule le sang des Petrovitch. Quant à mon fils cadet Dusan, il a pour mère mon épouse actuelle, la princesse Barbara de Liechtenstein.

Comme on peut le voir, je conçois l’avenir de notre peuple dans la mise sur le devant de la scène de tout ce qui fait de nous des Serbes honnêtes. Ce sera fait lorsque, en comprenant nos fautes, nous nous serons pardonnés mutuellement. Quand nous ne nous appellerons plus les Slaves du sud. Quand se réalisera le Serbe qu’invoque notre patriarche, sa Sainteté Paul, suite au serment de la dame Jevrosima et au conseil de Marko Miljanov relatif à l’honneur et au courage. Croyez-moi, il est facile de réaliser ce bonheur. Nos gens ont une capacité naturelle à se corriger vite et facilement. Je le répète : la serbité est impensable sans le Monténégro.

Comment voyez-vous les divergences, sans précédent dans notre histoire, entre les régimes de Belgrade et de Podgorica ?

Le yougoslavisme, je suis obligé de le répéter, est un carrousel d’occasions qui perd siège après siège sans qu’on puisse l’arrêter. Même lorsqu’on lui coupe l’électricité, il continue à tourner. Tout ce qu’il veut c’est disperser, défaire, détruire tout ce qui revient aux Serbes. Pour cette raison, il n’est pas étonnant qu’il s’attaque en ce moment au Monténégro. Il faut chasser de notre histoire ce carrousel. Tant qu’on ne l’aura fait, le peuple souffrira, car en Serbie on pense que la faute revient au Monténégro, tandis que les Monténégrins considèrent que c’est la Serbie qui les maltraite et ne les laisse pas vivre. Nous devons comprendre cela afin de nous aider mutuellement à nous débarrasser de ce carrousel.

Depuis plusieurs années au Monténégro ont cours des tentatives de légalisation d’une Eglise Orthodoxe Monténégrine qui, ces derniers temps, bénéficient du soutien de certains personnages politiques appartenant au sommet du pouvoir monténégrin. Comment voyez-vous ces tentatives et les conséquences qui peuvent en découler ?

Je dirais qu’il s’agit d’une vision aberrante de la souveraineté où l’on voit la paille dans l’œil de l’autre et on oublie la poutre dans le sien. Il est tout à fait normal et souhaitable que le Monténégro ait un état à l’image de ces citoyens. La souveraineté monténégrine ne date pas d’hier comme c’est le cas avec de nombreux Slaves du sud qui partageaient jusqu’à la veille notre maison commune. Par conséquent le Monténégro n’a pas besoin pour affirmer son identité d’une église « monténégrine ». Est-il possible qu’il y ait encore des personnes qui conçoivent notre orthodoxie comme un « chauvinisme grand-serbe » ? Dans ce cas, il s’agit d’un pur produit du yougoslavisme et d’une orientation suicidaire. C’est ainsi que l’on devient un renégat de la liberté et un apostat. Or, cela mène au rejet de la serbité et à la grande misère pour tous les descendants de ces malheureux. Est-il possible qu’ils n’aient rien appris de Niégosh ? Je leur dirais : nous avons eu assez de malheurs, l’orthodoxie, mes chers frères, n’est pas un parti politique pour qu’on en fonde à tours de bras, la foi n’est pas une peau de chagrin héritée des aïeux pour qu’on en fasse ce qu’on veut ! Regardez autour de vous, regardez ce que les apostats ont fait des Serbes. Comment comptez-vous trouver le bonheur en dehors de la serbité ? Je suis convaincu, néanmoins, que c’est le meilleur exemple pour corroborer ma thèse : on surpassera cette étroitesse d’âme née de la peur, elle disparaîtra lorsque nous serons libres.

Entretenez-vous des relations avec la dynastie des Petrovitch ?

Je dois vous expliquer quelque chose. Une dynastie existe lorsque la descendance d’un roi est déclarée dynastie par la Constitution. Par exemple, le 4. juin 1921 l’assemblée constitutionnelle a exclu de la dynastie le Prince Georges (elle a accepté sa démission de 1909) en déclarant pour dynastique la lignée du roi Alexandre I Karageorgevitch. Cette exclusion était en vigueur jusqu’à la décision du roi Pierre II Karageorgevitch datée du 29. janvier 1945 de « léguer ses prérogatives royales à la Régence ». C’est la citation littérale du Bulletin Officiel (page 102 - n° 11, vendredi 9 mars 1945). Et puisque vous me posez cette question, je me sens obliger d’ajouter encore une chose : le titre de Prince ne vous autorise pas à faire ce que bon vous semble. En même temps, il est vrai que les familles royales ont toujours connu de pareils individus.

Par ailleurs, la dynastie des Petrovitch est éteinte. Référez-vous à la lettre que le roi Nicolas a adressée au régent Alexandre Karageorgevitch.

Maintenant, imaginez quelqu’un qui n’est pas Prince et qui grandit loin du pays de ses ancêtres. Il hérite de son père les icônes de famille, mais comme il a oublié son identité et sa foi, il commence à se moquer de ces icônes en barbouillant dessus toute sorte d’obscénités. Il va sans dire qu’un tel individu est à plaindre. Maintenant, imaginez un descendant d’illustres seigneurs du Monténégro qui arrive à Cetinje avec une exposition faite de pires insultes et blasphèmes que l’on puisse imaginer sur des copies des icônes profanées. Au nom d’une soi-disant liberté et du nihilisme. Vous savez tous à qui je pense et de quelle « exposition » je parle. J’ai protesté dans les journaux lorsque je l’ai appris. Donc, à propos de votre question sur nos rapports, je vous réponds : je ne pourrais même pas serrer la main à cet homme. Ce n’est pas l’ignorance qui est tragique car il suffit de demander et d’apprendre, mais bien l’outrage que l’on porte, sans en avoir la conscience, à la Mère de Dieu et aux saints.

Un retour au pays des membres des deux dynasties, est-il possible et qu’est-ce que cela signifierait au niveau symbolique ?

Je pense que je vous ai déjà répondu à cette question. Cela tournerait à la farce si on le faisait pour la symbolique. La Serbie et le Monténégro ont besoin de sérieux et de travail, quant au cirque, on en a eu assez.